Le film Sharkwater met en lumière les menaces qui pèsent sur les requins. Qu'en est-il exactement ?
Bernard Seret : On comptabilise 470 espèces différentes de requins : certaines ont vu leur population chuter de 90%, d'autres de 40%. En moyenne, le déclin est de l'ordre de 50%. C'est la conséquence de l'industrialisation de la pêche depuis les 30 dernières années et d'une forte demande sur le requin à partir des années 90.
Cette forte demande est-elle liée à la consommation des ailerons de requins dans les pays asiatiques ?
Bernard Seret : On a toujours consommé de la chair de requin partout dans le monde, y compris en Europe. L'émergence économique de pays asiatiques qui sont consommateurs de chair de requins, et notamment de leurs ailerons, a en effet fait exploser la demande. Avec la diminution des stocks [nombre de requins pêchés, NDLR], les prix s'envolent et cela attire des pêcheurs dans le monde entier. Le problème est mondial puisque vous pouvez trouver à Paris des ailerons de requins à 300 euros le kilo. Il faut aussi savoir que parmi les dix principaux pays pêcheurs de requins, quatre sont européens : l'Espagne, la France, le Royaume-Uni et le Portugal.
Selon la FAO, chaque année, 800.000 tonnes de requins sont pêchées dans le monde, ce qui représente entre 30 et 150 millions de requins. Mais on estime que ce chiffre officiel doit être multiplié par deux du fait des captures non déclarées, qu'elles soient involontaires — certains pays ne disposent pas d'organismes de pêche qui peuvent tenir des statistiques — ou pas. Il faut d'ailleurs distinguer les pêches "accidentelles", qui ne visent pas directement les requins mais qui aboutissent à leur capture, comme le font notamment les thoniers ; et les pêches de plus en plus ciblées sur les requins.
Le film montre que les ailerons sont souvent découpés sur des requins encore vivants puis rejetés à la mer...
Bernard Seret : L'agonie d'un requin dont les ailerons ont été découpés peut durer jusqu'à 90 jours ! Car s'il ne peut plus nager, il peut encore respirer. Au-delà de cette question éthique, toute carcasse rejetée à la mer représente un gâchis écologique mais aussi économique car la chair reste consommable. Une réglementation européenne interdit depuis 2003 le prélèvement d'ailerons avec rejet de la carcasse à la mer, c'est-à-dire que tout requin pêché doit être ramené au port. Mais des dérogations sont données d'office : l'Espagne en a fait la demande, pas la France, mais cela veut dire que les pêcheurs français ne déclarent pas leurs prises de requins.
Quelles sont les conséquences du déclin des populations de requins ?
Bernard Seret : Si vous éliminez les prédateurs, vous provoquez des effets en cascade. Une étude a montré que dans une région des Etats-Unis, la pêche a fait disparaître les grands requins. Les requins intermédiaires et les raies, qui sont de la même famille, se sont alors mis à pulluler et ont mangé toutes les palourdes. Et la disparition de ces coquillages a fortement nui à l'économie de la pêche. Au large de la Namibie, la disparition des requins et des autres prédateurs a provoqué la prolifération des méduses. Lesquelles mangent les ½ufs de poissons d'où la chute des stocks dans des eaux pourtant très poissonneuses. Le requin est en situation de crise mais ceci est à replacer globalement dans le contexte de la raréfaction des ressources halieutiques